L'atelier des jolies plumes #2 - Cette vie qui se défile

Publié le par Illyria

L'attente. Elle est assise sur un siège en plastique inconfortable, un de ces sièges peu accueillant, fait pour accueillir des gens seulement de passage, des gens en transit. Elle se trouve ici dans ce hall d'attente, perdue, seule, au milieu de toutes ces personnes en mouvement. Mais que fait-elle ici? Elle s'interroge, se questionne. "Mais qu'est ce que je fais ici, qu'est ce que je fais ici à attendre, à attendre, alors que tous les gens autour de moi sont en mouvement? Ils ont tous l'air d'avoir un but, d'avoir une destination où aller, quelqu'un à rejoindre. Et moi, je suis ici, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas ce que je fais là, mais je suis là. J'attends"

"J'attends."

 Elle attend, comme toujours. C'est l'impression qu'elle a toujours eu : que les autres vivaient leur vie, pendant que elle ne faisait que passer à côté de la sienne. Elle observe, et elle voit tous ces gens qui se retrouvent. Ces amoureux heureux de se retrouver après avoir été séparés, elle voit tous ces couples qui se sautent dans les bras, qui s'embrassent passionnément, qui mettent leur pudeur de côté, le temps des joies des retrouvailles. Ces familles séparées heureuses de se retrouver, des enfants qui étaient partis vivre une expérience à l'étranger, qui se sont expatriés et qui profitent de ces quelques rares jours pour partager du temps avec leurs proches, des parents partis en vacances, des frères, des soeurs partis ailleurs, pour s'évader, le temps d'oublier ses soucis quotidiens et de revenir en pleine forme, prêts à attaquer la vie à nouveau. Elle voit aussi ces professionnels, qui se dépêchent, toujours avec leur smartphone à la main, toujours très occupés, avec leur vie dans une valise car ils sont toujours dans un endroit différent.

Elle voit tous ces gens qui vivent leur vie, qui profitent. Et elle, elle est là, elle l'attend. Cette nuit, elle était sortie avec des amis, comme ils le font tous les week end. La sortie traditionelle en boîte pour se perdre dans l'ivresse de l'alcool, l'ivresse du bruit, l'ivresse des autres, ces hommes qui n'en veulent qu'à son corps. Se perdre, tous les week end. Mais cette fois, personne n'était venu finir la nuit avec elle. Comme toujours, elle avait trouvé une proie. Ou plutôt un prédateur avait trouvé sa proie. Mais cette nuit, elle n'avait pas eu envie d'aller plus loin. Elle n'avait pas eu envie de rentrer accompagnée. Peut être parce qu'elle avait fêté ses 26 ans dernièrement, et que la conscience de passer à côté de sa vie, de ne pas profiter de sa jeunesse, s'était accrue. Alors, elle s'était esquivé, et elle était sortie dans la ville. Perdue. Elle ne savait pas de quoi elle avait envie, alors elle a commencé à errer. Et ses pas l'ont conduit au centre ville, vers la gare. Attirée par cette agitation, par cette envie de passer inaperçue, d'être anonyme, elle est allée s'asseoir dans la salle d'attente. Et depuis, elle attend.

"Mais qu'est ce que je fais là, échouée? Comment en suis-je arrivée là?"

Elle se rémémorre sa vie. Elle est au chômage depuis plus d'un an. Impossible pour elle de trouver un employeur acceptant de lui donner sa chance d'acquérir de l'expérience dans le métier qui l'attire tellement. Elle s'obstine, mais cette voie tant désirée semble être fermée devant elle. Alors elle ne fait rien de ses journées. Elle attend qu'un employeur daigne la contacter. Elle pense aussi à sa situation sentimentale. Sa dernière relation amoureuse, vraie relation amoureuse, pas un coup d'un soir, remonte à deux, trois ans, elle ne sait plus, elle ne veut pas savoir, la réponse serait trop douloureuse à entendre. Elle a tellement conscience de n'être devenue qu'un objet sexuel que les hommes prennent plaisir à utiliser pour se satisfaire. Elle se sent sale, méprisée.

Elle ne fait rien de sa vie. Elle attend que le temps passe. Elle attend. Et pourtant, elle aimerait tellement que les choses se passent autrement. Mais ce n'est pas le cas. Elle ne sait pas comment faire pour inverser cette tendance. Elle se sent perdue, bloquée dans ses peurs. Alors, elle observe les autres qui, eux, vivent leur vie dans cette gare. Ils ont l'air heureux, épanouis. Elle aimerait tellement afficher ce sourire sur ce visage. Elle aimerait tellement les rejoindre, prendre un train, n'importe lequel, au hasard, et fuir, partir ailleurs, découvrir l'aventure, se sentir vivre, se sentir exister. Mais elle se sent paralysée par la peur. Alors elle continue d'observer. Elle continue d'attendre. Elle attend. Elle sait au moins faire une chose correctement : attendre. Attendre que sa vie passe. 

 

***

 

Article écrit dans le cadre de l'atelier d'écriture Les jolies plumes, organisé par Miss Blemish et Jaiécrit.

Le principe: une fois par mois, les blogueuses volontaires publient un texte sur un thème donné. Ce mois-ci, le thème était:

"Hall d’aéroport, quai de gare, siège arrière d’un taxi, aire d’autoroute. Il y a ceux qui partent, ceux qui arrivent, ceux qui fuient, ceux qui attendent. Et il y a vous/votre personnage."

Si vous voulez nous rejoindre, vous pouvez vous inscrire à l'adresse suivante:

latelierdesjoliesplumes@gmail.com :)

Les autres textes issus de cette rencontre : 

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Commenter cet article

maviedebrune 01/08/2014 15:48

Très joli fiction !!!

Illyria 17/08/2014 11:28

Merci beaucoup maviedebrune!! :)

Charlie Dupin 28/07/2014 11:24

Très beau texte !
Et il se passerait quoi si elle décide finalement de prendre un train ? :-)

Bisous et belle journée !

Illyria 28/07/2014 22:15

Il se passerait ce que le lecteur veut bien imaginer ;) Héhé pour une fois je suis restée dans le négatif, tout dépend d'elle, à elle de saisir l'occasion de changer de vie ou pas ^^
Merci beaucoup Charlie! Bisous <3

Marie Kléber 28/07/2014 10:44

Trsè bien vu Illyria. Combien sommes nous, paralysés par la peur, à attendre quelque chose ou à laisser passer notre vie, à regarder notre vie se défiler sous nos yeux.
Un beau texte qui donne à réfléchir

Illyria 28/07/2014 22:15

Merci beaucoup Marie! :) En fait ce texte m'a été inspiré par l'(ancien) ami dont je parlais dans mon billet "Cas de conscience", c'est lui qui m'avait dit ça un jour qu'il avait l'impression de passer à côté de sa vie. Mais de l'autre côté, il ne surmonte pas ses peurs, donc bon voilà...
Merci <3